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Jean-Pierre est un poète savoyard de la première moitié du XIXème siècle.

L'objet de cet article est de présenter succintement la vie et l'oeuvre de ce personnage des lettres et d'introduire un document particulier qui m'a été remis par mon père, François Guerraz.

Il se trouve en effet que je fais partie de la famille de Jean-Pierre Veyrat, de par ma mère, Elisabeth Guerraz, née Veyrat. Nous connaissons donc relativement bien à la fois le parcours et l'oeuvre de ce poète, dans la famille.

Par ailleurs, mon père, François Guerraz, en tant que membre titulaire de l'Académie de Savoie, a été pendant longtemps en contact avec Louis Terreaux, président de cette académie de 2002 à 2012, ancien doyen de la Faculté des lettres de Chambéry et éminent historien savoyard. C'est à l'occasion de l'une de leurs rencontres que M. Terreaux lui a remis un dossier contenant les résultats de ses recherches personnelles sur la vie et l'oeuvre de Jean-Pierre Veyrat. Sur les conseils de mon père et dans la mesure où M. Terreaux est décédé en 2015, je reproduis ici ledit dossier, dans l'éventualité où il pourrait servir à quiconque, historien ou particulier, s'intéressant à la vie ou à l'oeuvre de Jean-Pierre Veyrat.

Voir le dossier de recherche

Jean-Pierre Veyrat naît en Savoie, à Grésy-sur-Isère, en l'an 1810. Il fait une année de préparation à la médecine à Chambéry mais, d'inspiration libertaire et antimonarchiste, il fuit le régime savoyard et s'installe à Lyon, où il fonde, avec Louis-Agathe Bertheaux, une revue hebdomadaire en vers du nom de l'Homme rouge. En 1833, les deux poètes décident de rejoindre Paris, où Jean-Pierre Veyrat collabore à divers journaux. En 1838, Jean-Pierre Veyrat demande la permission au roi Charles-Albert de Sardaigne de pouvoir revenir en Savoie. Cette permission lui est accordée. Le poète revient vivre à Chambéry en 1837 et devient rédacteur en chef du journal bien pensant Le Courrier des Alpes. Il meurt à Chambéry en 1844.

Pour plus de détails sur la vie de Jean-Pierre Veyrat, vous pouvez consulter sa page wikipedia.


L'homme rouge

Dans un premier mouvement et alors qu'il sort de l'adolescence, Jean-Pierre Veyrat se fait poète et révolutionnaire. Il appartient en effet au siècle des Hugo, des Lamartine (on le surnommera d'ailleurs le Lamartine des Alpes). On trouva un exemplaire de L'homme rouge, le journal qu'il publie à Lyon, sur un militaire impliqué dans "le complot de Chambéry". Dans ce journal, il prédit l'avénement des temps futurs et la liberté des peuples, se montre "amoureux de l'utopie, du rêve de fraternité révolutionnaire des peuples et de parfaite égalité" (Alfred Berthier).

Dans le livre qu'il lui consacre, Alfred Berthier qualifie Jean-Pierre Veyrat de poète sincère, victime d'une atroce destinée. Il fait référence ici à l'expérience parisienne du poète, pénible et éprouvrante. Profondément idealiste, Jean-Pierre Veyrat se heurte à la pauvreté et au prosaïsme de la vie parisienne (les romantiques furent en partie la cause de ses cruelles désillusions), à la vénalité française, à l'opportunisme. Il est atteint de phtisie lorsqu'il demande au roi l'autorisation de revenir d'exil.


La coupe de l'exil

L'oeuvre majeur de Jean-Piere Veyrat est La coupe de l'exil qui paraît en 1840 (cet ouvrage est disponible sur le site Gallica à cette adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k35089c.texteImage). Il s'agit d'un recueil de poèmes lyriques, une longue plainte dans laquelle le poète "ressasse" son amertume, sa déception, la grande souffrance qui l'habite. Sainte Beuve qualifiera le ton de Jean-Pierre Veyrat dans ce livre de "monocorde" tant la lassitude face à la vie, la désolation, le malheur y sont présents et répétés, presque jusqu'à l'ivresse.

Je reproduis ici les quelques lignes écrites par l'éditeur de La coupe de l'exil :

«L'accent humain s'entend dans chaque note de ce sombre et douloureux concert. Ici, la poésie est avant tout réelle et vivante, l'art y occupe la moindre place. La nature y est traduite dans son expression la plus vraie et dans ses émotions les plus sincères. Les passions, mères du coeur humain, y sont attaquées par le côté le plus pathétique et le plus émouvant. Les douleurs contemporaines y sont reproduites avec un cri si déchirant et si étouffé quelquefois, qu'on dirait le désespoir, s'il n'allait se perdre enfin dans le sein de l'amour et de la foi. En un mot, ce n'est pas ici la poésie du rêve et de l'idéal, mais la poésie de l'épreuve, dans la réalité de ses angoisses comme dans sa haute moralité.»

Voici un extrait de La coupe de l'exil :

«Je ne suis pas, hélas ! Seul en cause à cette heure : Le sang du martyr coule et l'oeil du juste pleure ; J'ai vu les pleurs du juste et n'ai pu les sécher ; Et le sang du martyr, je n'ai pu l'étancher ! Le long cri de douleur qui monte de la terre, Je le porte avec moi dans ma haute misère, Et je souffre, ô grand Dieu, pour tous les opprimés ; Pour ceux que trop d'amour, hélas ! a consumés ; Pour ceux qui, dans la coupe où tu versas la vie, n'ont trouvé pour leur soif que l'absinthe et la lie ; Pour les martyrs sanglants qui, levant leurs bras nus Aux pieds de leurs bourreaux, n'en ont rien obtenu ! Leurs larmes, ô mon Dieu, tombent de ma paupière, Leur douleur dans mon sein s'agite tout entière Le fardeau de leurs jours courbe mes bras tremblants, Et le sang des martyrs a coulé de mes flancs. Ah ! Si ton bras est juste... Il est lourd et sévère ! Tu nous fais cheminer vers un sanglant calvaire, Et tu nous fais sentir d'un pied bien irrité L'éperon du malheur et de l'adversité ! ... Entends-nous ! Entends-moi ! Dans nos sombres épreuves, Des douleurs d'ici bas nous avons bu les fleuves ; Le flot jusqu'à ma lèvre est venu déborder... Mon coeur est une mer, et tu peux la sonder !»


La nature

Le thème de la nature est essentiel dans La coupe de l'exil, où le poète interprète les plus charmants paysages comme des paysages de tristesse et de mortelle mélancolie.

Extrait de La coupe de l'exil :

«Ma cascade est semblable au torrent des douleurs ;
Un bruit sourd et plaintif résonne dans le gouffre,
Et l'on dirait au loin le chant d'un dieu qui souffre
Coupé de sanglots et de pleurs

Les sapins murmurants plaisent à ma tristesse
Et je comprends leur voix qui pleure et qui caresse.
»


Voici quelques lignes écrites ailleurs que dans La coupe de l'exil par Jean-Pierre Veyrat :

«Il aimait cette nature sauvage et virginale des Alpes... - Les Alpes, avec leurs torrents qui mugissent, leurs rivières qui bondissent échevelées du haut des pics gigantesques, leurs cavernes profondes, leurs forêts ombreuses et sonores ; leurs flancs nus et grisâtres, leurs têtes de neige, leurs aiguilles, leurs cimes plissées et découpées comme des franges ; - Les Alpes dont les bases s'allongent, se contournent, s'arrondissent avec une grâce infinie, et se développent en délicieuses collines, en gorges sombres et taciturnes ; les Alpes avec leurs lacs bleus dans d'énormes conques de rochers, courronnées quelquefois d'immenses forêts de pins, harmonieux dans la tempête, et de peupliers dont le feuillage ondoie comme une chevelure quand une soirée d'orage se balance à leurs cimes. Oh, c'était bien beau à voir, à parcourir, à embrasser de toutes les puissances de son âme. »


Sa soeur

Jean-Pierre Veyrat aimait tendrement sa soeur Joséphine, qu'il évoque dans La coupe de l'exil. Plus jeune que lui de 5 ans, elle devint Supérieure Générale de la congrégation des soeurs de Saint Joseph de Chambéry. Voici la façon dont il en parle :


Extrait de La coupe de l'exil :

«Oh ! Me dis-je, là-bas, au fond de ma patrie,
Il me reste une soeur, du même lait nourrie,
Un ange au doux regard qui se souvient de moi ! ...

Elle me comprendra : sa voix candide et pure
Trouvera pour mon coeur quelque pieux murmure,
Des mots tout pleins de grâce et de tendre amitié...
»


La conversion

Si La coupe de l'exil rend compte de la grande tristesse qui assaille Jean-Pierre Veyrat à une période de sa vie, l'histoire du poète est celle d'une conversion. Violemment antimonarchiste dans sa jeunesse, il opère un renversement à l'âge adulte et délaisse le camp antimonarchique. Cette conversion a lieu à un moment particulier, moment qu'il relate dans son livre Raphaël de Montmayeur, livre conséquent, autobiographique, qui n'est jamais sorti mais est conservé par l'Académie de Savoie. Alors que le héros du livre déambule sans but, en proie au désespoir et prêt au suicide, dans le massif de la Chartreuse, il entend soudain les cloches du monastère de la Grande Chartreuse. Il s'y dirige et tombe à genoux, aux pieds d'un chartreux, dans un éclair d'ordre religieux, sa conversion est faite.

On notera donc que l'attitude de Jean-Pierre Veyrat change du tout au tout à partir de cette conversion. Politiquement d'abord, puisqu'alors qu'il a embrassé à un moment donné le parti de la Révolution extrême, il soutiendra par la suite le roi de Sardaigne, reviendra à la tradition, au patritisme, artistiquement ensuite, puisqu'il combattra, alors qu'il les avait adoptés d'enthousiasme dans sa jeunesse, nombre d'idées religieuses et morales, nombre de théories, philosophiques et sociales, propres notamment à la poétique des grands romantiques français. Jean-Pierre Veyrat terminera sa vie comme défenseur de la tradition.


La Savoie

Jean-Pierre Veyrat est né en Savoie (son père était un travailleur de la terre et un fervent catholique), et y a été élevé dans la foi catholique et le respect de l'ordre ancien. Quoiqu'il ait passé une grande partie de son existence en terre étrangère, il aime la Savoie d'un amour tenace, montagnard. Voici la manière dont il en parle :

«Nulle terre n'est d'un plus haut prix pour la science comme pour la politique. Nulle ne rassemble dans un espace aussi restreint une plus étonnante variété de phénomènes physiques et moraux, de traditions populaires, de souvenirs historiques, de monuments de tous les âges, de ruines originales, de scènes dramatiques, de paysages merveilleux et d'accidents géologiques... Nos frères, nos voisins, nos compatriotes ont la plus grande part dans notre destinée comme nous dans la leur. L'étude de la terre que nous habitons n'est pas d'un moindre intérêt. C'est elle qui nous nourrit ; c'est à elle que se rattachent tous nos souvenirs et souvent toutes nos espérances. Ses produits, ses sites, ses accidents, tout a sa part d'nfluence dans nos vies. »


Pourquoi la destinée de Jean-Pierre Veyrat nous parle

Comme beaucoup avant et après lui, Jean-Pierre Veyrat a tenté l'expérience parisienne. Elle a été pour lui l'occasion d'un effondrement.
Alors qu'il atteint la maturité, le poète revient sur ses engagements de jeunesse, opère une conversion et atteint la renommée, peut-être le calme et la paix. Personnellement, je me reconnais un peu dans ce parcours chaotique mais pourtant riche d'enseignement. Je suis moi-même "monté" à Paris à la fin de mes études, j'y ai moi-même vécu une sorte de bohême puis suis revenu en Savoie où je crois avoir atteint la sérénité. La coupe de l'exil, le livre majeur de Jean-Pierre Veyrat, exprime des sentiments que nous avons tous éprouvés, une dépréciation généralisée, une tristesse quasie systématique, le désespoir. Il est pourtant intéressant de savoir que Jean-Pierre Veyrat a écrit ce livre assez rapidement, après son retour en Savoie, alors qu'il allait mieux, une sorte de tristesse à rebours donc. Je trouve que ce parcours, cette trajectoire ont quelque chose d'archétypal et de profondément humain.


La postérité

Alors qu'il a vécu une grande partie de sa vie dans la pauvreté et en proie au désespoir, Jean-Pierre Veyrat est considéré aujourd'hui comme un des écrivains savoyards les plus importants. Une des rues principales de la ville de Chambéry porte son nom, des études lui sont consacrées.



Julien Guerraz

www.mneseek.fr (partage de liens internet culturels)




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