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Jean Bertolino et la Savoie



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Jean Bertolino a été grand reporter de guerre pendant 27 ans, puis responsable du service des grands reportages à TF1, avant de produire le magazine 52 sur la Une sur TF1 pendant 15 ans. Il a reçu le prestigieux prix Albert Londres en 1967 pour ses reportages sur la guerre du Vietnam, la guerre des Kurdes, le Cambodge et la Chine. Simultanément à son métier d'homme de télévision, il poursuit une carrière d'écrivain. Il a notamment publié les livres « Vietnam sanglant », « Albanie, la sentinelle de Staline », « Les orangers de Jaffa », puis « Madame l'étoile », dans lequel il relate son enfance en Savoie. Il obtint le prix Vérité pour son récit sur l’Afghanistan « La frontière des fous ». « Chaman », paru en 2002 a été un grand succès d'édition. Il publia ensuite « Fura-Tena », « Pour qu'il ne meure jamais », « Et je te donnerai les trésors des ténèbres ». Jean Bertolino est également l’auteur d’un recueil de poèmes intitulé « Le chant du Farou » en 2000, qui fut honoré du Grand Prix de Poésie 2011 par la Société des Poètes et Artistes de France.



Propos recueillis par Julien Guerraz, le 8 Janvier 2018

JG : Les gens qui vous connaissent ou vous lisent savent votre affection, votre amour pour la Savoie. Or vous vivez à Paris, hormis lorsque vous voyagez. La Savoie ne vous manque-t-elle pas ?

JB : La Savoie me manque tous les jours. J'ai d'ailleurs juste au dessus de mon ordinateur une vieille gravure de Chambéry qui date de XIXème siècle, où l'on voit notamment la place du château ainsi qu'une amorce de la rue basse du château. C'est une partie de Chambéry qui n'a pas bougé. C'est toujours le Chambéry d'hier que j'aime bien, celui qui me manque le plus puisque c'est celui de mon enfance. Je suis né à Marseille mais suis arrivé en Savoie en 1938, c'est à dire à l'âge de deux ans. Or je crois qu'on est du pays où l’on a grandi. Chambéry me manque d'autant plus aujourd'hui que je n'y habite pas. Le Mont Peney, le Margériaz, Le Nivolet, le Granier, le Corbelet, la Dent du chat, je les ai dans la tête, ce qui est peut-être encore plus fort que de les avoir sous ses yeux tous les jours. Quand j'arrive en train à Chambéry et qu’il débouche sur la vallée de Chambéry, à Saint Cassin où il y a la cascade, je contemple nos montagnes et j’ai des bouffées d'émotion extrêmement fortes qui me mettent parfois au bord des larmes.



La montagne du Nivolet

Le Nivolet, montagne qui surplombe Chambéry


JG : Je crois que vous revenez assez régulièrement en Savoie...

JB : Oui, je suis le parrain du salon du livre de Brison Saint-Innocent et en même temps je viens voir mon ami d'enfance, Jean Villard qui, lui, n'a jamais quitté le pays. Notre rencontre s'est faite dans des circonstances particulièrement dramatiques, pendant la guerre, en 1941. Ma mère venait d'accoucher de mon frère, elle avait fait une septicémie et failli mourir. Elle était donc partie à Marseille, chez ses parents, pour sa convalescence. Mon père, lui, était pris par ses activités militantes. (En 1943 il rejoindra le bataillon des FTPF de Maurienne). Je me suis donc retrouvé tout seul avec cet ami, Jean, dont le père était prisonnier dans un stalag et dont la mère, pour survivre, faisait des ménages. Nous étions dans un préventorium qui était aussi un orphelinat. Il accueillait des enfants de milieux modestes dont les parents étaient en difficulté. Quand nous nous sommes connus là-bas, nous étions âgés de quatre ans, nous sommes aujourd'hui des amis de plus de 78 ans. Dans ma vie, j'ai eu beaucoup de copains, mais Jean Villard est resté le premier, celui auquel je suis resté fidèle et chez qui j’habite quand je viens en Savoie. Nous n'avons pas de lien de sang mais c'est comme mon frère. Notre relation à la fois spirituelle et affective transcende les liens du sang. C'est une amitié irremplaçable.

JG : Comment s'est passée votre arrivée dans le quartier du Faubourg Maché à Chambéry ?

JB : A l'époque j'étais dans cet orphelinat et je m’en suis évadé. Il faut dire que j'étais assez bagarreur. Ayant traité une surveillante qui m’avait giflé pour je ne sais quelle bêtise de « salope », je fus privé de dessert et envoyé dans ma chambre. A l'époque c'étaient les restrictions et le dessert était une espèce de farinette au chocolat dont nous étions très friands. J'ai ressenti une telle frustration, que j'ai décidé de m'évader.
Précision : cette évasion était devenue possible parce que ma mère, enfin rétablie, était revenue de Marseille. Durant sa longue absence je m'étais trouvé à l’orphelinat une mère de substitution, la lingère, qui s'appelait Madame Arbet. Cette savoyarde authentique, toute de noir vêtue, m’apparut comme une fée ténébreuse, une fée qui existait dans la mythologie grecque - je le découvrirai à l’âge adulte - sous le nom de Nyx, Nox en latin. Elle passait ses journées dans les sous-sols obscurs de l'orphelinat, au milieu de ses lessiveuses qui lâchaient des jets de vapeur. Je l'appelais maman Arbet. Elle savait qu'on était mal nourri et elle me donnait des biscottes en cachette... la première fois que ma mère est réapparue avec sa robe bleue à pois blancs, ses cheveux flottant au vent et ses lunettes - ma mère était une citadine, elle était de Marseille, deuxième ville de France - je me souviens qu'elle m'a dit : « Je suis ta maman ». D’emblée, je lui ai répondu :
« Non, je n'ai pas d’autre maman que maman Arbet ».
Alors elle m’a pris dans ses bras, m'a fait des câlins, et j'ai réalisé qu’elle était vraiment de retour. La semaine suivante, elle nous a sortis, ma sœur et moi, pour nous amener à Maché, où elle venait de prendre la gérance d'une Etoile des Alpes. Là, de la remorque du vélo de mon père qui nous conduisait vers Chambéry, j'ai repéré l’itinéraire, noté mentalement tous les croisements et les tournants jusqu’à son magasin. Et donc, quand je me suis évadé, j'ai refait le chemin à pied et suis arrivé place du château. Là, par la porte Saint Dominique j’ai rejoint la Sainte-Chapelle, tout en haut sur la place de la préfecture. Une porte était entrebâillée. je suis entré et me suis mis à prier : « Mon Dieu, faites que ma mère m'accepte, faites que mon père ne me renvoie pas... ». La Nef était glaciale. Les vitraux et les statues, dans le silence et la pénombre, firent poindre en moi une sourde terreur. Je suis sorti en courant et j’ai rejoint directement l’allée qui jouxtait l’Etoile des Alpes. A l'époque, à l’arrière des immeubles, accolés aux fortifications, seuls les derniers étages comportaient des portes et des fenêtres s’ouvrant sur l’extérieur et dans l’espace pentu qui les séparait de l’esplanade du château les habitants cultivaient des kortis, de petits potagers. Par d’étroites marches on pouvait ensuite descendre jusqu’aux allées obscures qui débouchaient sur la rue. L’arrière-boutique de l’étoile des Alpes qui ne voyait jamais la lumière du jour avait une fenêtre qui donnait sur une de ces allées et c’est là, tout contre la vitre dépolie, que je vins me blottir pour y entendre la voix affolée de ma mère qui conversait avec ses clientes. J’avais peur et n’osais me montrer. Ayant attrapé froid, durant mes prières dans la chapelle, je me suis mis à tousser, d’abord doucement puis de plus en plus fort.
Ma mère paniquée qui avait été prévenue par la directrice du préventorium crut reconnaître ma toux. Du fond de l'allée je vis apparaître sa tête. Elle m’aperçut, se précipita pour me prendre dans ses bras et à partir de ce moment là, elle décida de me garder, ce qui contribua aussi au retour de ma sœur à la maison.
C'était en 1943, la guerre battait son plein et les italiens occupaient Chambéry.

JG : Vous racontez dans votre livre comment vous profitiez de l'inattention des soldats italiens pour couper en douce la plume de leurs chapeaux...

JB : Oui. Les soldats italiens n'étaient pas des méchants, ça n'avait rien à voir avec les allemands. C'étaient des jeunes gens de 20 ans qui aimaient faire la fête. On leur avait sans doute dit : si vous allez à Chambéry, il y a un quartier où il y a beaucoup d’habitants d’origine italienne. Vous y serez les bienvenus, c’est Maché. Alors ils déferlaient dans notre faubourg, mais les Matieraud, comme dans le petit monde de Don Camillo, étaient tous de vaillants communistes, et de fidèles chrétiens. Eux aussi avaient un très actif secrétaire de cellule et surtout un tonitruant curé adulé de ses ouailles. Ici Mussolini, ce traitre, était l’objet d’une détestation générale. Et tous les jours on nous mettait en garde : Attention, ces piafs sont tous des salauds, il ne faut surtout pas accepter leurs bonbons, ils sont empoisonnés. Alors, quand gentiment les bersaglieri nous en donnaient, on les écrasait rageusement sur les pavés avec nos galoches en criant : Fascista ! Piume al capele ! Andate ! Andate ! ...
Et puis, il y eut la reddition de Badoglio et les italiens sont partis. Je me souviens, ce soir là, on a chanté dans les rues de Maché, sur la place du château... On a fait des rondes... Mais dès le lendemain, une colonne d’allemands a descendu la rue Jean-Pierre Veyrat. On a entendu le bruit des bottes et des chants martiaux dans une langue qui nous parut hostile. Nous, les enfants, on a eu l'impression d’assister à un déferlement de barbares. Les Italiens, à côté, c'était le bel canto, c'était le rire, l'insouciance... D'un seul coup on voyait arriver la rigueur et un pas cadencé qui semblait vouloir nous botter le cul. Affolé, j'ai couru vers l'Etoile des Alpes en criant : « maman, les boches arrivent » !  Or, un sergent allemand m'avait entendu. Brutalement, la porte de l'Etoile des Alpes s'ouvrit, et le sous officier se mit à rouspéter dans un charabia guttural. Sans doute disait-il à ma mère de ne pas me laisser trainer dans la rue. Moi, caché sous le comptoir, je tremblais de peur. Là on a bien senti que ça n'allait plus être la joie.
Néanmoins, même pendant l’occupation allemande, la rue était à nous, à nous les enfants. Chambéry était dotée d’un dédale d'allées, de traboules comme on dit à Lyon, dont beaucoup ont été bouchées. Et ces passages sombres communiquaient entre eux. Il y avait une vie en surface et une vie dans les allées. Pour nous, c'était un terrain de jeu formidable. Et comme je l’ai écrit dans « Madame l'étoile », ces allées sentaient les vieux murs un peu moisis, le pipi de chat, le géranium et l’histoire. C'était notre monde à nous, notre monde secret. Et quand on en avait marre des ténèbres, nous étions à deux pas de Jacob Bellecombette, c'est à dire de la campagne, des fermes... On allait à la cascade qui était notre piscine municipale, ou pêcher des vifs dans la Leysse (qui n'était pas murée). Plus tard, dans des remorques accrochées aux vélos de nos parents, nous allions taquiner les perches voraces à l’embouchure de la Leysse, au lac du Bourget. La route était une route de campagne, bordée de marécages à partir de La Motte Servolex, qui n’était encore qu’un petit village.
Bref, cette occupation, si dure pour nos parents et pour nos estomacs à cause des restrictions, était aussi pour nous, les petits Matierauds, une vie de liberté. La Savoie de mon enfance n'a donc rien à voir avec la Savoie actuelle. Aujourd'hui il reste surtout les montagnes, le décor. Chambéry était une ville beaucoup plus petite. Tous les gens se connaissaient et le Faubourg Maché se targuait d’être le quartier le plus populaire, le plus prolétaire comme on disait alors.
Les bourgeois de la place Saint-Léger ou de la rue de Boigne envoyaient leurs femmes de ménage faire leurs courses dans nos boutiques parce que les prix y étaient plus avantageux, mais eux ne s’y hasardaient pas car Maché avait mauvaise réputation.
Quant à nous, petits cancres, nous considérions les élèves du collège Saint François comme des nantis et donc nous les attendions en embuscade près de la place octogone pour les contraindre - gentiment pour les plus dociles, avec fermeté pour les plus réticents - à nous payer un croissant à la pâtisserie de la comtesse de Boigne. Aujourd'hui quand on se revoit entre pays, on en rigole. Oubliées nos origines sociales. On est du même lieu, on a les mêmes racines et des souvenirs en commun qui nous rapprochent.
Dans les années 60, on a décidé de déporter les gens des faubourgs dans des cités et on a fini par raser Maché, enfin toute la partie vivante de Maché. Ne reste que la partie droite jusqu'à la rue des Bernardines. C'est ce tout petit morceau du quartier, qui a survécu à la débâcle. Cette rue de Maché, qui montait jusqu'à la Croix des Brigants, était un monde, un microcosme. Et je dis toujours que Chambéry aujourd'hui a mal à son Maché. C'est un peu comme si on lui avait coupé un bras. Notre ville, naguère était une ville très spéciale, à la fois emmurée dans des montagnes mais avec des faubourgs qui la reliaient au monde extérieur. Le Faubourg Maché donnait sur la route de Lyon. Le Faubourg Reclus permettait d'aller sur Aix-les-Bains ou sur Annecy. Le Faubourg Montmélian était la route vers l'Italie, la Maurienne et la Tarentaise. Et curieusement, toutes les populations défavorisées qui étaient arrivées d’Italie et des villages pauvres de Savoie dans les années 30 s’étaient sédimentées dans les faubourgs, et leur conféraient une force particulière, riche de traditions variées. Au Faubourg Maché on parlait patois. On n'allait pas aux cerises, on allait aux guéfions. Le patois était pour nous un parler initiatique, celui que les maîtres interdisaient quand nous étions à la communale, et nous l’aimions d’autant plus qu’il était une langue méprisée.



Quartier de Maché

Une vue du quartier de Maché à Chambéry, aujourd'hui




Jean Bertolino, avec sa sœur et sa mère sur les hauteurs de Maché en 1944




Jean Bertolino (en premier plan) et sa famille à Bellevue en 1946


JG : Vous parlez encore patois ?

JB : Oui, je le parle encore un peu, moins qu'avant, mais aujourd'hui les jeunes ont tout oublié. Je dis toujours que ma mère c'est la Savoie. Ma grand-mère c'est deux pays, la France et l'Italie. La mère c'est celle qui vous fait. Autant que la mère biologique qui nous donne le jour, la mère spirituelle façonne par son terroir...

JG : Vous parlez dans « Madame l'Etoile » du moment où vous allez garder les vaches dans l'Avant Pays Savoyard...

JB : Oui, c'était en 1945, au moment de la libération. Ma mère qui avait son épicerie ne savait pas trop quoi faire de nous et bien sûr, livrés à la rue, on faisait des bêtises. Elle m'a donc envoyé de l’autre côté de l’Epine, à Nances, un village proche du lac d'Aiguebelette. Mais à l'époque, pour y aller, il fallait passer par les Echelles. Un autobus nous y amenait, via un petit tunnel creusé sous le premier empire à Saint-Christophe-la-Grotte. C'était la seule voie existant à l’époque pour faire communiquer la Combe de Savoie à l’Avant Pays Savoyard. Il fallait plus de deux heures pour arriver à Nances alors qu’aujourd’hui, avec le tunnel du Chat on y est en quelques minutes.
Je suis donc arrivé dans la ferme du père Richard, une vieille ferme, juste au pied de la montagne de l'Epine, complètement isolée, le village étant situé sur une hauteur à plus d'un kilomètre. Et de sa maison, à pied, je pouvais aller jusqu'aux blaches (marécages) qui donnaient sur le lac. On était dans un monde qui n’avait pas bougé depuis des siècles, un monde immuable. Le père Richard devait avoir quelque chose comme 4 hectares de terre, avec un hectare de verger, un arpent de vigne, un peu de blé, un peu de maïs, une vache qui s'appelait la Bocharde et un couple de bœufs pour labourer. Avec ça il vivait. Il n'y avait pas d'électricité parce que ça coûtait trop cher. La seule lampe qui marchait était une lampe à carbure réservée à la cuisine, dans les chambres, on s'éclairait à la bougie le temps de se mettre au lit. La première nuit quand je l’ai réveillé pour lui demander où on faisait pipi, il m’a répondu « par la fenêtre mon p’tiou ».
Il vivait en autarcie avec sa vieille mère, ascétique et toute vêtue de noir, comme Madame Arbet du préventorium. Il faisait son pain tous les mois qu’il cuisait dans le vieux four érigé dans un coin de la cour. Là j'ai découvert un autre monde. A 45 ans, le père Richard avait déjà l’air d’un vieil homme. Il n'était pas marié, aucune femme n'aurait voulu vivre dans cet endroit. Et pourtant quel lieu féérique ! Il était doté d’une biodiversité extraordinaire, et d’une luxuriance végétale inouïe. Des fleurs par milliers, des concerts d’oiseaux soir et matin, des lapins, des chevreuils, un air bourdonnant d’insectes… Et puis quand il pleuvait beaucoup, il y avait une résurgence qui jaillissait de la montagne, qu'on appelait la Tronche. Elle déferlait en grondant dans un jaillissement d’écume et venait se déverser dans le lac d'Aiguebelette. Le père Richard possédait aussi quelques ruches en paille. Sa mère et lui étaient des travailleurs infatigables qui vivaient en économie de subsistance. Quand il faisait son blé, il laissait deux sacs pleins au meunier pour le payer. L'argent, il n’en avait pratiquement pas ou très très peu. Quand on partait faire le marché à la Bridoire avec le char à bœufs, on mettait deux heures pour y arriver. Le temps ne comptait pas. On s'arrêtait dans une auberge où on pouvait amener son casse-croûte et le patron nous servait la chopine. C’est là, très jeune, que j'ai appris à boire cette fameuse piquette qui fait des centenaires chantée par Jean Ferrat dans « Que la Montagne est belle ».
Au marché le père Richard achetait du mou, c’est à dire du poumon de mouton pour faire ce qu'il appelait la « frécacha manette », une fricassée cuite avec des oignons, du vin, et accompagné de pommes de terre... C'était rustique. Pourtant, quand je me rappelle cette enfance, jaillissent des souvenirs émouvants, des fragrances, des couleurs, des images... Et si aujourd'hui j'ai cette sensibilité concernant notre environnement, si je suis quelqu’un qui vénère les arbres et la biodiversité, je le dois en partie à mes séjours à Nances où je suis retourné l’année suivante. C’est là que j’ai appris qu’on pouvait vivre de peu en symbiose avec la nature et en ressentir un sentiment proche de la félicité. Jamais je n’ai entendu le père Richard se plaindre du manque d’argent. Il se contentait de ce que la terre lui donnait pour vivre et cette terre il l’aimait vraiment.

JG : On trouve dans votre œuvre écrite de nombreuses traces de cet amour pour la nature. Vous parlez des animaux, de certaines plantes, comme les sabots de Vénus...

JB : Le nom scientifique du de sabot de Vénus est le Ciprepedium Modiac. Vous savez, jusqu'à la classe du certificat d'études, j'étais l'avant dernier de la classe et Jean Villard était le dernier. Je ne supportais pas l'enfermement scolaire. Or, en troisième j'ai eu un maître, le père Prière, qui ayant peut-être deviné mon goût de la liberté et surtout pour m’empêcher de perturber ses cours, m'envoyait l'après-midi lui chercher des cigarettes en me disant de revenir vers cinq heures, juste 10 minutes avant la fermeture. C'était une sorte d'école buissonnière autorisée. Sitôt dehors, à l’air libre, je montais vers Bellevue, prenait la route de Montagnole, bifurquais par le Bois des Sœurs, vers le château d'eau... Là ce sont les champs qui m’ont donné mes premières leçons d’histoire naturelle. J'observais les plantes, les papillons, les fleurs, les fourmis, les abeilles... Ce fut le meilleur enseignement que j'ai eu à cette époque et ça a éveillé en moi une curiosité d’esprit qui à 82 ans est toujours là.
Evidemment j'ai continué cette scolarité de cancre jusqu'à une première bis, où l’on mettait tous les mauvais élèves. Là, j'ai eu un maître assez exceptionnel, qui s'appelait Lévêque-Mouroux. Lui, a commencé à me faire aimer les études. Au lieu de nous imposer des dictées, des problèmes de robinetterie, des rédactions sur un thème


Sabot de Vénus


précis, il avait disposé dans la classe des casiers avec des fiches comportant des épreuves que l’on pouvait choisir librement. Et le simple fait d’avoir le sentiment de décider moi-même, parmi un choix de devoirs, ceux qui me convenaient, dut faire germer en moi l’envie de me cultiver.
Quand je suis arrivé à la classe du certif, je me suis mis à bosser sérieusement. L’instituteur s'appelait Monsieur Verdun. Son fils était aussi l’un de ses élèves et il était toujours le premier. Je le soupçonnait à tort d’être le chouchou de son père et ressentis cela comme une injustice. Du coup, je me suis mis à tout apprendre par cœur, le soir, dans le grenier de notre appartement. Cela a affuté ma mémoire et surtout je pris la tête du peloton, Jean Villard qui copiait sur moi devenant second. Je remercie aujourd'hui M. Verdun d'avoir éveillé en moi le goût de la compétition. A partir de là je me suis mis à aimer le français, à aimer l'écriture, l’histoire, la géographie mais pas le calcul et j’ai aussi commencé à écrire des poèmes.

JG : Vous évoquez aussi beaucoup la nature dans votre livre « Les orangers de Jaffa », dont l'action se déroule au Moyen-Orient où vous avez vécu...

JB : Dans tous mes livres la nature a une place importante. Quand je suis dans un environnement, j'ai la curiosité de cet environnement, de ce biotope. Je pense qu'on ne peut pas s'extraire des biotopes dans lesquels on vit ou que l’on traverse. Chaque biotope a sa personnalité botanique et biologique, c'est la base même de la vie. Je suis agnostique mais spiritualiste : je crois à la nature, je crois à la Terre mère, sacrée à mes yeux. Et je crois qu'une des aberrations de l'homme est d'être allé chercher au ciel ce qui est là sous nos pieds. La terre est un paradis et l’homme est en train de la saccager, de la détruire, depuis des millénaires, tout ça parce que la bible dans la Genèse prête à Dieu ces propos :
« Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez ; et dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, et tout animal qui se meut sur la terre. Et Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d'arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture. »
La terre n'est pas à nous, c'est l'erreur fondamentale : on oublie qu'on est né de la Terre, que c'est la Terre qui nous a fait par des processus chimiques incroyables et qui, par sa rotation, telle une centrifugeuse, a donné la vie.
L'histoire du paradis perdu, du jardin d'Eden, qu'on trouve dans la Bible, est très intéressante de ce point de vue. Le jardin d'Eden était en Mésopotamie. Cela remonte au moment où l'homme cessant ses errances de chasseur cueilleur, probablement à cause de la raréfaction du gibier, a commencé à se sédentariser entre les deux fleuves que sont le Tigre et l'Euphrate (en Chine ça a commencé autour du Yang-Tsé-Kiang et de l’Indus dans le sous-continent indien). Ces peuplades ont créé des collectivités communales et ont uni leurs efforts, probablement sous l’influence d’un matriarcat agraire : les hommes chassant, c'étaient les femmes qui devant leur hutte avaient occupé leur temps à sélectionner des semences, des rhizomes dans de petits jardins et a apprivoiser des animaux et des volatiles dans les toutes premières basses-cours de l’histoire. Quand le gibier s’est raréfié, elle purent assurer la survie de leur groupe grâce à leurs connaissances agricoles. C'est d'ailleurs à cette période, il y a environ 15 000 ans, qu'on voit poindre des déesses stéatopyges, les larges fesses symbolisant la fécondité. Mais les hommes hélas, ont aussi appris à domestiquer la terre et quand ils purent remplacer les femmes dans les champs, ils renvoyèrent celles-ci à la hutte ou sous la tente et on est passé du matriarcat au patriarcat. Ça a été le commencement de la fin. Les femmes avaient un sens de la vie plus rationnel que les hommes. Le patriarcat a amené les rois, les chefs, qui n'existaient pas avant, avec des structures hiérarchiques. Il a fallu surproduire pour nourrir les armées, les fonctionnaires... C'est ce qu'on fait toujours, on surproduit de manière de plus en plus exponentielle et on appauvrit la terre, on la pollue et on menace la vie de l'humanité. Les jardins perdus de la Bible, c'est le souvenir vague de ce moment heureux où l’homme, sous un matriarcat éclairé, ignora pour un temps la notion de profit individuel et vécut en harmonie avec la nature. Faute de le voir revenir sur terre, on l'a pérénisé dans le ciel. Tout ce qu’on ne peut plus espérer ici bas on l’obtiendra là-haut. Cela pousse aujourd’hui certains fanatiques à commettre les pires actes dans l’espoir vain d’accéder à ces merveilleux jardins célestes, fruits de toutes les déraisons.
Ce sont mes idées, je ne demande à personne de les partager. Elles me sont venues à travers mes lectures, mes voyages, mes observations... Je pense qu'avant de s'occuper du cosmos, des galaxies, on devrait déjà essayer de préserver la terre. Dans l'infini cosmique, la terre n’est qu’un tout petit point, un isolat terrifiant qu'il faut absolument protéger. Alors quand j'entends nos présumées élites actuelles affirmer qu’il faut produire davantage, toujours plus, ça me rend fou de rage. Quand on pense que 1% de l'humanité capitalise 85% des richesses de la terre, c'est inadmissible, c'est révoltant ! Très peu de gens s’en rendent compte, mais on est entré dans la sixième extinction terrestre, il y en a eu cinq avant nous... Une extinction peut s’étendre sur 80 ou 100 mille ans. La nôtre a précisément commencé dans la période néolithique. Depuis quelques décennies le processus s’est diablement accéléré et on en est encore à tenter, je dis bien tenter, de contingenter nos émissions de carbone. S’il n’y avait que ça !!! A quoi bon m’étendre sur tous ces polluants à l’image du glyphosate qui empoisonnent les sols, la flore, la faune et nous, bien sûr.

JG : Je voudrais qu'on parle maintenant de votre livre sur la montagne du Granier en Savoie, « Et je te donnerai les trésors des ténèbres ». La toile de fond de ce livre est le domaine de la spéléologie. Vous êtes-vous documenté et comment ?

JB : Je me suis documenté sur plusieurs domaines, par exemple sur l'hydrologie. Je remercie d'ailleurs des gens, à la fin du livre. M. Bétemps, un hydrologue qui connaît très bien le massif de la Chartreuse m'a beaucoup aidé. Cette histoire religieuse racontant que la vierge de Myans avait, en levant sa main, stoppé net l'effondrement du Granier, on y croyait tous nous les petits. On allait la voir à Myans et on faisait des vœux secrets, connus d’elle seule.
Le Granier faisait partie de nos peurs et fascinations d'enfants. J'avais donc envie d'écrire quelque chose sur cette montagne emblématique. Au demeurant, dans notre vallée, elles sont toutes emblématiques mais le Granier est particulier. Il a quand même anéanti Saint-André qui serait devenu peut-être la capitale de la Savoie. En même temps il y a un mystère. Le Comte de Savoie était à l'époque à Montmélian. Pourtant aucune chronique d’époque ne parle de cet événement. Il a dû tellement tétaniser tout le monde qu'il y eut un silence de plus de 50 ans sur cette catastrophe. Donc pour retrouver des informations j'ai dû beaucoup chercher. J'ai même retrouvé certains éléments à l'Université de Stanford en Californie. Comme héros j’ai choisi des étudiants qui pratiquaient la spéléologie en amateurs parce que c'était le seul moyen d'aller fouiller dans les profondeurs du Granier. J'y ai aussi caché le vrai Saint-Suaire qui fut effectivement jadis exposé dans la Sainte-Chapelle du château de Chambéry. J'ai essayé de faire une sorte de thriller savoyard, ayant ce mont mystérieux, qui n'a pas encore livré tous ses secrets, comme héros principal. Et puis il y a cette étrange histoire du doyen Bonivard, maître de Saint-André, personnage très équivoque qui reçut la montagne sur la tête au moment ou il célébrait avec les hobereaux du coin, l’acquisition de terres spoliées aux moines de la localité.



Le Granier

La montagne du Granier en Savoie


JG : Dans vos livres, vous alternez les genres : l'autobiographie, la poésie, le thriller, le roman d'aventures...

JB : Je n'ai pas de genre de prédilection. Dans « Chaman », je donne le pouvoir aux arbres en m'inspirant de l’expérience de Bouddha qui a eu son inspiration à Bodhgaya en jeûnant au pied d'un banyan. Or la source du bouddhisme est le chamanisme. La vie de Bouddha telle qu’elle fut décrite, entre autre l'illumination sous l'arbre, c'est à mon sens du chamanisme. Les fidèles ont ensuite dogmatisé ses enseignements et en ont fait une religion. Si vous allez voir les peuples primitifs au Laos, à Bornéo, en Amazonie, tous vénèrent les arbres, et certains sont d’ailleurs plus sacrés que d’autres. Les Mongols eux-mêmes du temps de Gengis Khan vénéraient la terre, l’air, les rivières et les forêts. Il y a toujours eu une opposition entre les peuples qui vivent au cœur des biotopes et le monde urbain qui en est coupé. Je reviens à mon idée initiale, c’est la terre qui fait les hommes et pas le contraire.
Dans « Fura-Tena » je m’inspire d’un vieux peuple amérindien réfugié dans la Sierra Névada de Colombie qui continue d’appeler les gens de la plaine « les conquistadores ». Détenteurs de vieilles traditions agricoles, ils cultivent dans leur montagne qui recèle dans ses jungles une cité perdue antique, de merveilleux jardins sans utiliser le moindre engrais mais en faisant pousser ensembles des plantes qui s’aiment entre elles et se protègent mutuellement, un art de la botanique que chez nous les adeptes de la permaculture commencent seulement à découvrir. La aussi j’ai imaginé une sorte de thriller imprégné des vieilles spiritualité précolombiennes survivant dans un pays sud américain ravagé par les mafias et les guerres idéologiques.

JG : Dans « Les orangers de Jaffa » vous expliquez que la lutte armée des palestiniens contre Israël n'était, au départ, pas islamisée.

JB : Tout à fait, les palestiniens qui comptent encore 30% de chrétiens militaient dans des partis laïcs. Je pense que la création d'Israël a été à l'origine de la montée de l'intégrisme dans les pays musulmans. Nasser était un laïc. Au chef des frères musulmans qui l’enjoignait de contraindre les femmes égyptiennes à se voiler, il a répondu en ricanant : « Mais attendez, vous voulez nous faire retourner dans les ténèbres ? ». Le Moyen-Orient des années 60 était constitué de pays avant tout laïcs. On y pratiquait l'islam chez soi mais pas dans la rue. Les gens étaient socialistes, démocrates, communistes, et la plupart des jeunes femmes allaient cheveux au vent.
Les palestiniens sont présents sur leur terre depuis la plus haute antiquité. Même quand Josué a conquis ce pays alors appelé terre de Canaan, il était déjà peuplé de Cananéens et de Philistins. Philistins, Philistines, Palestine. Goliath était un ancêtre des palestiniens. Au fil des siècles ils se convertiront aux religions dominantes : paganisme romain et grec, christianisme, islam. Si j’estimais qu’il fallait une terre pour les juifs survivants de l’holocauste, je pensais aussi que cela ne pouvait se faire sur le dos des palestiniens massivement chassés de leurs villes ou villages par l’armée israélienne au cours des guerres qui l’ont opposée aux pays arabes de la région. Fort de cette conviction, je suis allé vivre six mois dans une base de fédayins, au bord du Jourdain. Avec eux j’ai dormi à la belle étoile, subi les raids de l’aviation israélienne, franchi le fleuve biblique au cours de raids nocturnes contre les postes militaires qui jalonnaient l’autre rive, et mangé le pain, le fromage et les olives en guise de repas. C’est nourri de cette expérience que j’ai entrepris la rédaction de ce roman qui fut l’un des tous premiers à défendre la cause de ce peuple opprimé et déraciné.

JG : Pour finir, vous tenez un blog sur internet. Y parlez-vous de la Savoie ?

JB : Bien sûr. J'y parle du lac du Bourget, de la nature en Savoie, entre autres choses... J'écris un texte par jour, c'est un travail intellectuel quotidien qui, alors que j'ai 82 ans, garde mon cerveau vivant, capable de s'enthousiasmer, de s'exalter. Mon credo est qu'il faut mourir avec l’esprit jeune. Je plains les gens insensibles à la beauté de la terre, qui ignorent la fraternité, la solidarité, et dont le seul but est d’accumuler des richesses matérielles. Moi j’ai toujours en tête ces deux sages conseils de Montaigne : « Mon métier et mon art, c’est vivre » et « Il faut toujours être botté et prêt à partir ». Quand la mort viendra, puisse-t-elle venir le plus tard possible, j’espère que je serai prêt.

VIVAAAAA !


L'adresse du blog de Jean Bertolino : http://jeanbertolino.over-blog.com/







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